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bloc Un « Non » qui sauvera l' Europe

Bernard Wesphael, député régional

Il n’y a pas lieu de rapprocher le « non » de 1954 qui a enterré la Communauté européenne de défense au « non » du referendum du 29 mai 2005.

Le « non » de 54 était le fruit d’une coalition « anti-européenne » entre les gaullistes soucieux de ne pas diluer l’armée française dans une armée européenne et les communistes qui ne voulaient pas d’une armée dont la mission eût été de s’opposer aux chars soviétiques. Ni les uns ni les autres ne voulaient d’une intégration européenne.

Le « non » français de 2005 est pour une grande partie le « non » d’une gauche proeuropéenne, mais qui ne veut pas de cette Europe d’inspiration néolibérale constitutionnellement sacralisée par un Traité établissant une Constitution pour l’Europe [ texte complet sur le portal de l'Union européenne ], où les reculs sociaux de la Charte des droits fondamentaux retranscrite dans ledit Traité (Partie II) sont présentés comme des avancées et où les thuriféraires de la pensée unique ont poussé l’outrecuidance jusqu’à mettre dans un texte (Partie III) par ailleurs qualifié de constitutionnel des politiques et un modèle économique particuliers. Jusqu’à présent, seuls les Soviétiques avaient osé…

Après les « non » français et hollandais et l’échec du 18 juin sur les perspectives financières, la construction européenne est en crise. On notera cependant qu’il n’y a pas de lien obligé entre le « non » franco-néerlandais et l’échec des discussions budgétaires. Ce n’est pas le « non » qui a provoqué la crise, mais la crise qui a provoqué le « non ».

Depuis l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun en 1973, le débat sur les finalités de la construction européenne n’a jamais été tranché : intégration politique de type fédéral ou simple zone de libre échange ? L’absence de réponse à cette question a pourri peu à peu la construction européenne et l’élargissement n’a pas été préparé par une véritable réforme des institutions qui aurait permis à tout ou partie de l’Union européenne de s’ériger en véritable communauté de destin. En clair, l’élargissement n’est pas la cause, mais l’occasion d’un débat décisif sur les finalités de l’Union. Les faiblesses et les lacunes du Traité dit constitutionnel ont fourni le détonateur.

Jamais les Britanniques n’ont promu l’Europe. S’il avait fallu les attendre, il n’y aurait pas eu de marché commun en 1957, pas eu d’espace Schengen en 1985, pas eu de Charte des droits sociaux en 1989, pas eu d’euro en 2000. Bref, si l’idéal européen se meurt et que « l’Europe ne fait plus rêver », c’est parce que ceux qui veulent aller de l’avant acceptent que leur tempo soit dicté par un pays viscéralement réfractaire, où le droit de grève sent le soufre et où des millions de personnes survivent en additionnant les petits boulots, un pays qui ne rêve que de zone de libre échange et dont on sait qu’il n’a jamais voulu l’Europe politique et encore moins l’Europe sociale.

Tant qu’à rapprocher le « non » du 29 mai d’un autre « non », autant faire le parallèle avec celui que de Gaulle opposa à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun. Il savait que l’arrivée de Londres aurait l’effet d’un poison qui se répandrait lentement dans les veines de la construction européenne jusqu’à l’asphyxier complètement.

Probablement plus que le « non » néerlandais, le « non » français de gauche est porteur des valeurs universelles de liberté, d’égalité et de fraternité qui sont ce que l’Europe a de meilleur.
Ce « non » de gauche traduit une aspiration à une Europe politique et solidaire, seule capable de corriger les inégalités croissantes induites par un libre marché, aujourd’hui dominant, qui est à la fois le modèle économique qui crée le plus de richesses et celui qui les répartit le plus inégalement dans une précarisation de plus en plus grande au nom de la flexibilité et de la compétitivité dans un monde globalisé.

Ma conviction est que la solution aux problèmes actuels de la construction européenne ne réside pas dans « moins d’Europe », mais dans « plus d’Europe ». Pour moi, la crise actuelle ne signifie pas nécessairement « la victoire de la conception anglaise de l’Europe ». C’est surtout une occasion formidable pour les Européens de se compter et pour que ceux qui veulent aller de l’avant dans une perspective plus politique et plus solidaire le fassent, sous forme de coopérations renforcées, voire même au travers d’initiatives « hors traité » si les Britanniques et quelques autres s’obstinent à user de leur droit de veto pour nous entraver notre marche dans la voie que nous nous sommes tracée : plus d’Europe politique et plus d’Europe sociale.

Au point où ils en sont, Chirac et Schröder n’ont plus rien à perdre. Pour quelle raison ne pourraient-ils prendre ici et maintenant une initiative conjointe pour une Europe plus politique et plus sociale ? Nonobstant, il appartient aux partisans de cette Europe de formuler des propositions communes en s’appuyant sur la société civile organisée et sur un mouvement citoyen à l’échelle européenne.

[20-juin-05]

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