Règlement mendicité : le bourgmestre fuit-il ses responsabilités ?

Monsieur le Bourgmestre, chers collègues,

Permettez-moi de soumettre à votre réflexion quelques situations réelles observées à Liège :

  • Un Monsieur dans la quarantaine, vieilli précocement, plié en deux sur sa béquille, tremblant de froid, présent depuis des années tous les jours de la semaine, pas loin de l’entrée d’un bâtiment public (Ste Marguerite). Vous voulez faire respecter votre règlement?  Alors il faudra que cet homme qui se déplace avec grand-peine se rende tous les jours vers un autre quartier de Liège ? Inhumain !
  • Et cette petite dame d’âge moyen très digne, debout, immobile, très souvent (quelque soit le jour de la semaine) près de l’entrée d’une grande surface sur les hauteurs de Liège. Beaucoup de gens la connaissent, souvent lui disent bonjour, parfois s’arrêtent et bavardent un peu avec elle et lui donnent (ou pas) une pièce. Vous voulez faire respecter votre règlement ? Et bien, obligez cette femme à affronter tous les jours dans les différents quartiers de Liège le regard de personnes qui ne la connaissent ni ne la reconnaissent ! Absurde !
  • Enfin, cet homme que je connais bien, SDF jusqu’il y a peu, qui est presque tous les jours dehors dans le centre de Liège, parce qu’il n’a rien à faire dans sa petite chambre étroite et sinistre, et qui n’embête personne. En appliquant votre règlement, il faut l’emmener régulièrement à l’Hôtel de Police pendant quelques heures pour le relâcher le soir et le retrouver le lendemain au même endroit dans la même situation. Liberticide !

Vous allez peut-être me dire que dans les cas comme ceux- là, la police agit avec discernement et humanité ? Tant mieux si c’est le plus souvent le cas et si elle ignore le règlement qu’elle est censée appliquer. Mais alors, sur base de quel critère intervenir dans certains cas et pas dans d’autres ? Faciès ? Je n’ose le croire ! Trouble à l’ordre public ? OK, mais alors les 3 personnes données en exemple ne sont pas concernées, le règlement est inadapté, car d’autres lois et règlements permettent à la police d’interpeller ceux qui ont des comportements inadaptés (agressifs, harcelants, avec des chiens en liberté, de l’alcool sur la voie publique…) Ce règlement inappliqué et inapplicable est donc hypocrite.

Une loi ou règle qui systématiquement n’est pas appliquée déforce l’autorité qui l’édicte. Et sans sanction, il n’y a pas de droit !

Et comment être sûr qu’un-e futur-e bourgmestre n’exigera pas de la police d’appliquer à la lettre ce règlement ? Et là, fini tout discernement ! La chasse aux mendiants sera systématique, quotidienne dans tous les quartiers de Liège ! Alors, autant le changer maintenant !

Et imaginez aussi quand, le même jour de la semaine, les quelques centaines de mendiants de Liège en application stricte du règlement seront forcées de débarquer à Sclessin, à Wandre, à Rocourt !

Pourquoi ce règlement ? En effet, plus il est appliqué, plus il est inhumain !

Hypocrite, parce vous savez que vous ne pouvez pas le faire respecter, à moins de créer chaque jour dans les différents quartiers de Liège des rassemblements de mendiants tels que vous aurez des réactions des riverains !

Harcelant voir liberticide, quand des personnes se font arrêter à répétition !

Inefficace car il ne résout rien à la situation sociale qui pousse plus de 20% des Liégeois sous le seuil de pauvreté !

Antisocial parce qu’il stigmatise et harcèle inutilement la frange la plus faible et pauvre de nos concitoyens !

Monsieur le bourgmestre, en mai, nous avons lancé le débat et depuis, nous l’avons nourri et enrichi par nos différentes contributions orales et écrites.

Et vous ? Vous avez convoqué 2 commissions lors desquelles ni vous ni les responsables de la police n’avez vraiment pris position. En revanche, vous m’avez dit à trois occasions plus informelles, chaque fois devant témoins,  que vous « aviez compris notre position, que vous la partagiez largement ».

Mais de commission en commission, de CC en CC, vous avez traîné les choses en longueur, de promesse de coup de fil en promesse de coup de fil…non tenues. Et puis, mercredi, j’ai eu ce coup de fil d’une heure d’un responsable de la police m’expliquant leur avis défavorable à  nos propositions. En commission, mercredi dernier, quand je vous ai interrogé concernant VOTRE position, vous avez juste fait allusion à cet avis en ajoutant que je pouvais toujours rediscuter le coup avec la police.

Mais, Monsieur le Bourgmestre, vous savez mieux que quiconque qu’il ne m’appartient évidemment  pas de négocier un avis de la police, avis avec lequel je suis largement en désaccord. Ni la police , ni moi n’avons vocation à négocier ensemble.

Mais surtout :  la mendicité est une réalité sociale et humaine terriblement dérangeante, difficile, douloureuse, surtout bien sûr pour celles et ceux qui en dépendent.

Cette problématique contient bien sûr une dimension policière : celle de faire respecter  l’ordre sur la voie publique et selon nous les autres articles du règlement ainsi que d’autres règlements, (Cara Pils…) leur en offrent tous les outils.

Mais : le débat sur la mendicité exige aussi d’autres expertises, d’autres éclairages que celui de la police. Il y a l’expertise sociale, celle des travailleurs de rue et des associations. Il y a les dimensions juridiques, politiques (çàd convictionnelles), voire idéologiques .Vous ne pouvez donc pas, Monsieur le Bourgmestre, ne tenir compte que du seul avis de la police !

Pourquoi ne pas avoir pris, dès le début, l’initiative d’une table ronde réunissant représentants politiques, acteurs sociaux et police, pour une discussion qui aurait pu (non,dû!) s’appuyer sur des données objectivées, chiffrées et étayées juridiquement et sociologiquement ?
Que nenni ! Or c’est Vous le chef de la police,  et si vous avez vraiment le conviction (comme vous l’avez exprimé), que notre position est juste pour l’essentiel, vous devez agir selon vos convictions ?

Pour moi, un homme politique est une personne qui agit selon ses convictions profondes, là où « le politicien » agit prioritairement en fonction de ce qu’il estime être dominant dans l’opinion publique (ce en quoi il peut d’ailleurs se tromper). Voyez Mitterand en 1981 face à la peine de mort !

Je termine par une dernière réflexion :

J’ai été choqué par des remarques de certains ici présents me reprochant d’avoir « amené » des personnes mendiantes à l’Hôtel de Ville !!

  1. Ce n’est pas le cas : l’information leur est parvenue via des acteurs de terrain, et je n’ai pas eu besoin d’aller chercher quiconque pour les « amener »

  2. Plus grave : le reproche erroné qui nous est fait sous-entend que la place des mendiants n’est pas ici ! Chers collègues, cet Hôtel de Ville est le leur aussi ! Ils sont des citoyens à part entière, capables de vouloir assister librement et dignement à un débat qui les concerne !

  3. Ce débat sur un règlement qui leur pourrit un peu plus une vie déjà pénible les concerne à un point que certains d’entre nous n’imaginent même pas !

  4. Alors leur présence ici est un geste fort et courageux. Plutôt que de critiquer leur présence, vous devriez les écouter. Ce serait là faire preuve d’un véritable sens social.

Guy Krettels pour le groupe Ecolo

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