Liège, objectif Zéro sans-abris

Préambule

Les passages critiques et propositionnels de ce qui suit sont adressés pour l’essentiel aux décideurs publics liégeois : Ville de Liège, CPAS et Relais social.

Ils ne sont en rien dirigés contre les travailleurs sociaux, professionnels ou bénévoles, du public ou de l’associatif privé. Nous connaissons leur engagement dévoué dans ce travail difficile, et leur exprimons notre admiration, reconnaissance et soutien !

  1. Introduction

La réalité vécue par les nombreuses personnes Sans-Abris à Liège est alarmante. Nous ne voulons pas nous y habituer, ni nous y résigner. Le « respect de la dignité humaine » (mission légale du CPAS) nous oblige à garantir à chacun le retour à un revenu (minimum le RIS), à un médecin traitant et à un toit. Or nous observons tous le développement d’une souffrance humaine, inadmissible dans nos rues et indigne d’un pays aussi riche que la Belgique.

Cette réalité est l’expression de failles graves dans notre sécurité sociale (qu’on dit une des meilleures du monde) et dans son filet de secours qu’est le CPAS. La Ville met déjà en place différentes politiques sociales et soutient par ailleurs les associations présentes sur son territoire. Cependant, comme le constatent les travailleurs de terrain, comme nous le constatons également, la réalité de la rue change : elle s’amplifie et se complexifie. Si les pouvoirs communaux ne pourront pas relever seuls les défis de la pauvreté, ils sont en première ligne pour en prendre acte et pour s’adapter à ces changements.

  1. Un état des lieux très interpellant

Tant les chiffres dont on peut disposer, que la réalité qu’on peut observer tous les jours à Liège donnent une idée effrayante de la réalité quotidienne de quelques centaines de nos concitoyens. Au Conseil communal comme au CPAS, nous intervenons régulièrement sur ce sujet : tantôt pour faire via des interpellations des propositions très concrètes qui puissent permettre dans l’immédiat de parer au pire, tantôt dans certains cadres qui s’y prêtent (Plan communal de lutte contre la pauvreté, débats budgétaires, Conseil de Police…) des propositions plus structurelles et à moyen terme qui visent en définitive l’objectif Zéro SDF à Liège.

Les chiffres

Il est évidemment très difficile de dire exactement combien de personnes se trouvent à un moment précis « dans la rue ». En tous cas selon le Relais Social 754 personnes différentes ont fréquenté un des abris de nuit de Liège en 2016, pour un total de 12302 nuitées.

Mais le nombre de lits dans les Abris de nuit liégeois (Seraing y compris) se réduit à 88 places (plus 10 places les nuits à partir de -3°C) par nuit, et si on divise le nombre de nuitées par le nombre de SDF, on arrive à une moyenne de 16,3 nuitées par personne….C’est évidemment très peu sur une année et laisse le plus souvent la majorité des SDF dans la rue !

A cela s’ajoute aussi le fait qu’une bonne cinquantaine de personnes au moins refusent en toute saison de se rendre aux Abris, et ce quelle que soit la température ! Pourquoi ? Un éducateur de rue nous a raconté cette soirée lors de laquelle, sur les 27 contacts, il a reçu 26 refus d’aller à l’Abri de Nuit.

Pourquoi ? C’est une question essentielle !

« Soit parce qu’ils ont un animal ou qu’ils sont dépendants à la drogue ou l’alcool, ou parce que dormir dans un grand dortoir ce n’est pas pour eux », explique Madame Houben du Relais Social. Ils dorment alors dans les parkings, les parcs, les halls d’entrée d’immeubles ou – de plus en plus nombreux – sous tentes. Autour du centre de Liège se forme comme un village dispersé de tentes !

Que propose-t-on pour ces personnes ? Le bourgmestre a évoqué en Conseil de Police son intention de les y amener de force ! Nous nous opposons totalement à cette idée, qui contrevient aux droits des personnes !

Cette situation engendre un nombre signifiant et bien trop élevé de « Morts de la rue ». Une trentaine de décès sont répertoriés chaque année et le lieu de mémoire annoncé et promis par l’échevine en hommage à ces morts n’a pas encore vu le jour.

Une quarantaine de services d’aide, privés (ASBL, associations de fait) et publics, dispersés sur le territoire de la Ville proposent des services divers (repas, colis alimentaires, douches et lessive, logement d’urgence,…) Pour satisfaire ses besoins de base, un SDF est amené à se déplacer jusqu’à 15 kilomètres par jour !

Des manquements inacceptables

Nous observons :

  • la mise en place de dispositifs anti-Sdf mis en place tant par des privés que par le public: dernier exemple en date le passage piéton muré en bas de la rue Hocheporte!

  • le manque de places et l’état déplorable de la parcelle des indigents, constat fait récemment à la suite de 3 décès de SDF en une dizaine de jours lors de la première vague de froid en octobre (voir interpellation de Guy Krettels).

  • l’absence de casiers pour déposer ses affaires (notre interpellation, reprise comme projet lors de « Réinventons Liège » a été plébiscitée et devrait trouver un début de réalisation prochainement)

  • une multiplication des tentes cachées tant bien que mal derrière quelques buissons : ne faudrait-il pas – faute de mieux!!! – proposer à ceux (et uniquement à ceux-là) qui le veulent un endroit sécurisé, avec un minimum d’équipement (toilette, point d’eau, casier) ? Ceci tant qu’il n’y a pas de réponse plus structurelle à leur situation ?

  • le maintien d’un règlement mendicité qui a pour seul effet concret des arrestations à répétition, le harcèlement, et donc la criminalisation d’une pratique pourtant autorisée par la Loi.

  • le manque criant de douches accessibles ! (malgré nos demandes répétées à diverses occasions)

  • la lenteur des mises en place d’une aide et d’un suivi personnalisé suffisants.

Or « la rue » met, selon les spécialistes, en quelques mois les personnes dans un état de santé physique et psychologique tel qu’il rend quasiment impossible, un retour à une vie normale.

Certaines de nos interpellations ont été suivies d’effets

  • D’abord la création annoncée de « casiers solidaires » (le projet de 3 associations d’en placer 72 répartis en 6 lieux a été littéralement plébiscité, et mis en première place par les Liègeois : 527 votes !)

  • Les « Lucioles » ont pu accéder à un lieu qui leur permet d’organiser des repas gratuits les samedis (on en est à plus ou moins 150 repas, nombre qui ne cesse d’augmenter)

  1. Le Centre d’Accueil Social et Sanitaire

La solution avancée depuis de nombreux mois par les autorités liégeoises est la création, avec l’aide de la Province, d’un CASS (Centre d’accueil social et sanitaire). Si ce projet est porteur d’une série de services bienvenus pour les SDF (douches, accueil et convivialité, contacts faciles avec du personnel social et de soins…), il est cependant loin de déclencher notre enthousiasme !

Quand est-ce que ce projet rappelé comme un mantra sera autre chose qu’un monstre du Loch Ness ?

Où se trouvera ce Centre? Cette question est manifestement loin d’être tranchée. Partant de l’hypothèse qu’aucun quartier n’en voudra, l’objectif des autorités semble être de le construire le plus loin possible, hors de la vue des Liégeois, telle une plaie honteuse.

Enfin et surtout : ce CASS ne répond en rien à ce qui représente par définition le problème de base des SDF, à savoir le besoin d’un logement !

  1. Et le CPAS dans tout ça ??

  • Les délais entre une demande d’aide adressée au CPAS et la concrétisation de cette aide peut prendre 2 mois, voir plus (1 mois pour avoir un rendez-vous, le temps pour la personne de réunir les documents exigés, puis le passage au Comité de l’aide…)

  • Sans ressource financière durant tout ce temps, les SDF se voient en plus refuser l’accès aux colis alimentaires par certains opérateurs s’ils ne sont pas porteurs d’une carte d’identité, ce qui est le cas pour certains d’entre eux

  • Face à l’accès à un logement privé, l’aide du CPAS au paiement de la caution locative est limitée à un mois. Cette caution se montant souvent à 2 mois, les SDF (comme de nombreuses autres personnes aidées par le CPAS) se trouvent face à un obstacle qui les empêche souvent d’accéder à ces logements

  • Les travailleurs du CPAS, ployant sous le nombre de dossiers, ne sont pas en effectifs suffisants pour assurer un accompagnement aussi important qu’il n’en faudrait à la plupart des personnes sans-abris.

  • Une difficulté importante viendra s’ajouter à ce manque de temps: une nouvelle loi prévoir de prochainement interdire à des personnes ou associations privées de servir d’adresse de référence pour des SDF. Or, ces opérateurs privés disposent souvent de plus de temps que les travailleurs du CPAS pour assurer les démarches indispensables à l’égard des personnes domiciliées chez eux (exemple : le suivi du courrier…). Nous préconisons que le CPAS via Convention négociée permette aux opérateurs privés (associations, avocats..) de continuer à jouer leur rôle de suivi.

  • Le CPAS de Liège (et nous ne parlons pas ici des travailleurs sociaux!) nous parait parfois essoufflé, voir enfermé dans ses pratiques, comme paralysé face aux nouveaux défis. Le carcan budgétaire ne peut à lui seul expliquer ce manque d’idées et d’initiatives. Nous pensons qu’un regard ouvert sur l’extérieur et les pratiques innovantes appliquées ailleurs, ainsi qu’une écoute accrue des usagers et de leurs organisations représentatives (l’ADAS, le Front des SDF..) pourrait apporter ce complément d’empathie et d’initiative à l’égard de la souffrance des plus démunis

  1. Usages de drogues en rue : quelles réponses ?

Une difficulté supplémentaire pour certains sans-abris est leur consommation d’alcool et de drogues, souvent couplée à des comorbidités (problèmes psychiatriques, hépatites…). La dépendance complexifie la sortie de la rue : urgence d’abord portée sur le produit, état d’ébriété, besoins psycho-sanitaires multiples et complexes…

Les salles de consommation à moindre risque sont des outils qui ont fait leur preuve. Elles permettent d’offrir à des publics précarisés un environnement de consommation sécurisé et supervisé. L’usage en milieu de rue comporte différents risques : usage de matériel contaminé et transmission du VIH, du virus de l’hépatite C ou d’autres infections ; overdose ; interdiction de consommer sur la voie publique, avec risque d’arrestation (ce qui est compréhensible pour lutter contre les troubles à l’ordre public, mais qui se révèle inefficace pour aider une personne dépendante à un produit). Néanmoins, ce type de dispositif est illégal en Belgique, malgré les demandes des travailleurs de terrain à une modification de la loi. Le gouvernement fédéral MR-NVA reste dans une optique clairement répressive vis-à-vis des usagers de drogues. Concernant la réalisation d’une étude pilote évoquée par la ministre Maggie de Block, Ecolo Liège est favorable, comme le bourgmestre, à ce qu’elle ait lieu à Liège mais le véritable enjeu est la durabilité de ces projets.

Mais Liège n’est pas condamnée à attendre ces changements de loi. L’accueil bas seuil, c’est-à-dire un accueil inconditionnel, y compris vis-à-vis de la consommation de drogues et d’alcool, peut être développé. Différentes structures de jour remplissent déjà ce rôle. Dans la réflexion d’ouverture d’un CASS, Ecolo demande d’ajouter l’idée d’un centre intégré, qui allierait les services de réduction des risques, tels qu’un comptoir d’échange de seringues stériles, une permanence médicale, psychologique et sociale et un hébergement de crise et d’urgence à destination des usagers de drogues en crise psycho-sociale (décompensation psychiatrique, par exemple). Ce centre proposerait des lits, pour une courte durée, mais à effet immédiat et sans condition d’accès. Il devrait également disposer de quelques « lits thérapeutiques » pour une durée plus importante et il pourrait apporter une orientation vers les services spécialisés en assuétudes.

Il faut s’assurer avec l’ensemble de ces nouveaux services, ainsi qu’avec l’ensemble des services existants que la dimension du genre est prise en compte de manière à faciliter l’accès des femmes sdf, dont on sait qu’elles s’invisibilisent beaucoup plus que les hommes (peur du stigmate accrue, violences sexuelles, besoins particuliers…)

  1. Nos propositions

  1. Avant la rue

La déstructuration progressive de certains volets de la sécurité sociale ; l’aide du CPAS rendue de plus en plus conditionnée à une « responsabilisation », voir à du mérite ; le manque flagrant de logement social ; l’appauvrissement global d’une partie de notre population (voir le nombre de bénéficiaires du RIS, du pourcentage des personnes vivant sous le seuil de pauvreté) augmente évidemment le nombre de personnes qui courent le risque de se trouver dans la rue.

Une mesure très « simple » pourrait permettre dans de nombreux cas d’éviter cette chute fatale : il suffirait que les Juges de Paix saisis par un propriétaire qui se plaint de ne plus toucher le loyer dû par son locataire, soient mandatés à en informer le CPAS compétent. (Voir la procédure prévue en cas de non-paiement de gaz ou électricité!)

  1. Que faire à court terme ?

  • Renforcer le nombre de places dans les logements d’urgence (abris de nuit) et repenser le règlement (« tournante ») ; trouver une solution pour les sans-abris avec chien ; penser à un soutien logistique aux campeurs ; mettre ne œuvre un accueil en logement bas seuil avec espace personnel réservé pour une durée plus longue.

  • Installer rapidement les casiers solidaires réalisés par l’ONG Terre et plébiscités par les Liégeois.

  • Prévoir dans nos cimetières des conditions d’inhumation digne pour les SDF (et plus largement les personnes indigentes) et mettre en place une procédure pour informer le plus rapidement les familles et les amis du défunt.

  • Garantir l’accès aux colis alimentaires à toute personne qui en a besoin, et des repas en suffisance tout le long de la semaine pour ceux qui sont dans la rue.

  • Doubler le nombre de douches accessibles et gratuites, et de machines à laver (l’ASBL « La Fontaine », est actuellement seule à répondre à ces besoins essentiels ; un deuxième lieu offrant les mêmes services ne serait pas de trop).

  • Renforcer l’équipe d’éducateurs de rue et ajouter des infirmiers de rue

  • Accélérer l’accès au RIS et octroyer 2 mois de caution locative

  • Modifier au plus vite le règlement communal mendicité (pour l’essentiel, abroger l’article concernant la fameuse et absurde « tournante » quotidienne entre les quartiers)

  • Reconnaître leur qualité de citoyens aux personnes sans-abris (via, par exemple des espaces de dialogue)

  • Informer les personnes confrontées à des SDF dormant les halls d’immeubles d’un numéro vert social afin que le dialogue soit instauré par des travailleurs sociaux

  • Organiser une recherche-action approfondie auprès et avec eux – les meilleurs experts de leur vécu! – autour de leurs besoins, attentes, demandes, espérances…

  1. A moyen terme :

Si l’essentiel sera toujours de prévenir que des personnes se retrouvent dans la rue, l’objectif Zéro SDF exige néanmoins pour les années à venir la création des dispositifs suffisants pour leur permettre le retour au logement.

Ce dispositif est une fusée à plusieurs étages :

    1. le logement d’urgence « bas seuil »(et nous avons vu que l’offre liégeoise est insuffisante et souvent inadaptée

    2. les maisons d’accueil (accompagnement et règles plus soutenues, projet à moyen terme..)

    3. le logement plus autonome et accompagné (Housing First, habitations protégées..),

    4. le logement à soi (privé ou social)

Pris en charge rapidement, certaines personnes pourront rapidement monter cette échelle en sautant des étapes ; pris en charge trop tard, le passage d’un étage à l’autre mettra beaucoup plus de temps, connaîtra peut-être des rechutes et peut ne jamais aboutir au logement autonome « normal »

 

  1. Conclusions

Nous ne sommes pas candides : l’insertion complète pour tous risque d’être un objectif inatteignable !

Mais nous sommes indignés par la réalité que vivent, et exigeants par rapport à l’obligation morale que nous avons au niveau communal de leur venir en aide.

Nos propositions sont basées sur plusieurs postulats :

  • Les SDF ne sont pas en danger uniquement durant les périodes de grand froid. L’humidité, le manque d’accès à la salubrité causent davantage de problèmes de santé que le froid !

  • L’urgence (court terme) et l’insertion (moyen, voir long terme) sont complémentaires et non concurrentes. Les acteurs de la rue et ceux de l’insertion doivent travailler en étroite concertation. Idem en ce qui concerne les acteurs associatifs (ASBL ou associations de fait) et publics (CPAS, relais social) dont le partenariat et l’entraide sont indispensables. Le travail en réseau ainsi qu’un pilotage et une coordination renforcés seront essentiels

  • Il est indispensable d’avoir une vision complète du parcours à mettre à disposition des SDF : du premier contact (éducateurs de rue, Sentinelles de la Nuit) jusqu’au dernier pas à franchir : l’entrée dans un logement à soi (grâce peut-être aux 2 mois de caution locative avancée par le CPAS)

  • Tout ça aura un coût important ! En effet, car les « trous » à combler sont importants surtout en ce qui concerne les différents niveaux du dispositif. Le gouvernement fédéral, la Région mais aussi la Communauté urbaine devront être appelés à y participer, et la Ville doit porter cette mise à l’agenda.

  • Tout ça exige dès lors une volonté politique forte. Difficile d’entrevoir cette volonté chez tous les partis représentés au conseil communal de Liège !

  • Rien ne sera possible sans la collaboration active du SDF traité en citoyen

Caroline Saal, conseillère communale, cheffe de groupe

Guy Krettels, conseiller communal

Christine Relekom, conseillère à l’action sociale

André Verjans, conseiller à l’action sociale

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